Réhabiliter Patrice Joseph Lhoni
Un pionnier méconnu de la littérature congolaise
(Congo Brazzaville)
Alexander Iridescence
—Suite—
I. La revue Liaison, matrice d’une littérature en gestation
La revue Liaison, organe des cercles littéraires de l’Afrique Équatoriale Française (AEF), fut dans les années 1950 un laboratoire de la modernité poétique et intellectuelle.(2) Elle permit aux jeunes écrivains congolais de confronter leurs voix et d’oser une parole littéraire autonome. Patrice Josep Lhoni, en dirigeant Liaison dans sa dernière année de parution, a contribué à institutionnaliser une dynamique collective et à fixer un héritage éditorial qui irriguera la génération suivante.
II. Le Centre congolais du théâtre : un creuset fondateur
Cofondateur du Centre congolais du théâtre, Patrice Joseph Lhoni s’impose comme acteur institutionnel. Ce centre constitua une première tentative d’organiser et de donner visibilité à une dramaturgie spécifiquement congolaise.(3) Ce rôle de passeur est essentiel : il a ouvert la voie à l’explosion théâtrale des années 1970, dont Sony Labou Tansi sera la figure la plus connue.
III. Une œuvre polyphonique : entre littérature, histoire et anthropologie
Contrairement à d’autres figures qui se consacrèrent principalement à la fiction ou à la poésie, Patrice Josep Lhoni a occupé un carrefour disciplinaire : dramaturge, historien, anthropologue, pédagogue. Cette polyphonie fait de lui non seulement un écrivain, mais aussi un architecte culturel.
IV. Les raisons d’un effacement relatif
Pourquoi son nom est-il moins présent dans les récits officiels ? D’une part, la canonisation sélective a privilégié des figures publiées en France. D’autre part, l’absence de diffusion internationale de ses textes, non réédités ni traduits, ainsi que sa mort prématurée à 47 ans, ont limité sa réception.(4)
V. Réhabiliter une mémoire pionnière
Réhabiliter Patrice Josep Lhoni, c’est repenser l’histoire littéraire congolaise dans sa pluralité. Les bâtisseurs d’institutions comme les revues ou centres de théâtre doivent être reconnus comme pionniers à part entière. Intégrer Patrice Joseph Lhoni à cette mémoire, c’est réaffirmer que la littérature congolaise s’est faite aussi dans le collectif, la scène, l’espace partagé.
Conclusion
Patrice Josep Lhoni appartient de plein droit au cercle des pionniers de la littérature congolaise. Son rôle dans la revue Liaison, sa participation à la co-fondation de l’Institut d’études congolaises et du Centre congolais du théâtre.
Quel dramaturge congolais peut affirmer ne pas être un frère en littérature de Patrice Joseph Lhoni ? De Guy Menga à Maxime Ndebeka, en passant par Sylvain Mbemba, Jean-Baptiste Tati Loutard, ou Sony Labou Tansi et Dieudonné Niangouna, le théâtre de Patrice Joseph Lhoni fut un exemple de construction dramaturgique.(Caya Makhélé[5]). Et son œuvre multidisciplinaire en font un acteur incontournable de la genèse culturelle brazzavilloise.
Le travail d’édition et de mémoire entrepris aujourd’hui permet de réinscrire son nom dans une généalogie élargie et fidèle : une littérature de voix multiples, de bâtisseurs et de passeurs, qui continue d’irriguer la création contemporaine.
Notes
1. Sur le rôle de Patrice Joseph Lhoni, voir ici les publications posthumes rendues disponibles par Dr Benoist Saul Lhoni (Sociologue-Politologue, poète/prosateur, essayiste.)
2. La revue Liaison fut un organe important des cercles littéraires de l’AEF ; voir les travaux sur l’histoire littéraire de l’Afrique centrale.
3. Le Centre congolais du théâtre constitue une étape fondamentale dans l’institutionnalisation du théâtre moderne en Afrique centrale.
4. L’absence de diffusion internationale et la mort prématurée de Patrice Joseph Lhoni expliquent en partie son effacement critique.
5. Caya Makhélé, écrivain, directeur des Éditions Acoria)
Bibliographie indicative
Bemba Sylvain, Histoire des littératures du Congo-Brazzaville, Paris, L’Harmattan, 1991.
Labou Tansi Sony, La vie et demie, Paris, Seuil, 1979.
Lopes Henri, Tribaliques, Paris, Présence Africaine, 1971.
Mabanckou Alain, Mémoires de Porc-épic, Paris, Seuil 2006.
Tati Loutard Jean-Baptiste, Poèmes de la mer, Paris, Présence Africaine, 1984
